De la menace spatiale et hybride à la souveraineté cognitive


Silhouette humaine reliée à des satellites en orbite, symbolisant la vulnérabilité de l'esprit face à la guerre cognitive. Illustration générée par Tatiana F. Salomon avec Mnésis

Défendre aussi nos territoires intérieurs

Le ciel peut être armé, l’esprit doit demeurer souverain.

En quelques jours, plusieurs annonces ont dessiné un même paysage.

Le 14 septembre 2026, le secrétaire américain à l’Air Force, Troy Meink, a reconnu publiquement que les États-Unis disposaient désormais de « systèmes de contrôle spatial en orbite » capables de protéger leurs forces contre des actions adverses, sans en préciser la nature. Pékin a aussitôt appelé Washington à cesser de préparer une guerre dans l’espace.

Le 18 septembre, Emmanuel Macron a demandé au gouvernement français d’élaborer un plan de protection des infrastructures critiques contre les drones et les cyberattaques, estimant que les menaces hybrides visant l’Europe et la France s’étaient intensifiées.

Au Royaume-Uni, enfin, la réactivation et l’actualisation du Government War Book, le manuel qui organise la réponse de l’État à une menace extérieure majeure, s’accompagnent d’une réflexion sur la préparation de la population civile. Une campagne d’information pourrait notamment recommander aux foyers de conserver de l’eau et des aliments de réserve afin de pouvoir faire face à une rupture prolongée des services essentiels.

Pris séparément, chacun de ces faits peut être justifié par une nécessité de défense ou de résilience. Pris ensemble, ils témoignent cependant d’un basculement : la guerre n’est plus seulement présentée comme une catastrophe à éviter, mais comme un horizon auquel les sociétés doivent apprendre à se préparer.

Il ne s’agit ni de nier les menaces ni de désarmer les démocraties. La lucidité est indispensable. Mais une autre responsabilité nous incombe : mesurer ce que l’installation permanente de la guerre dans les discours, les images et les anticipations fait à l’esprit humain.

Car préparer une société ne doit pas signifier placer durablement sa population en état d’alerte intérieure.

Un ciel devenu infrastructure vitale

Nos sociétés dépendent profondément de l’espace. Communications, navigation, météorologie, transports, transactions financières, secours, observation du climat et défense : une attaque contre les infrastructures orbitales ne resterait pas confinée au ciel. Elle se propagerait immédiatement dans la vie quotidienne des populations.

Une destruction cinétique pourrait en outre produire des milliers de débris incontrôlables, susceptibles d’endommager indistinctement les satellites civils et militaires de toutes les nations. Dans l’espace, une frappe dirigée contre un adversaire peut devenir une menace durable pour tous. Le fameux syndrome de Kessler n’est plus seulement une hypothèse lointaine.

Le droit international n’offre qu’une protection partielle. Le Traité de l’espace de 1967 interdit notamment de placer en orbite des armes nucléaires ou d’autres armes de destruction massive et proscrit les activités militaires sur les corps célestes. Il n’interdit cependant pas de manière générale toutes les armes conventionnelles en orbite ni l’ensemble des capacités antisatellites. Entre la règle existante et les technologies émergentes, une zone grise s’est installée.

À cette vulnérabilité matérielle s’ajoute désormais l’accélération algorithmique. L’intelligence artificielle permet de détecter, de classer et d’interpréter en quelques secondes des événements orbitaux, cybernétiques ou militaires. Mais une anomalie technique, une manœuvre ambiguë, un brouillage ou une erreur d’attribution peuvent être interprétés comme une attaque. Plus la décision est rapide et automatisée, plus le temps laissé au discernement humain se réduit. Le jugement humain a parfois permis d’éviter in extremis le déclenchement du feu nucléaire pendant la Guerre froide. Qu’en serait-il aujourd’hui, à l’heure des IA ?

Le danger ne réside donc pas seulement dans les armes placées en orbite. Il naît de la combinaison de plusieurs facteurs : l’opacité stratégique, la dépendance technologique, l’automatisation de la décision, la difficulté d’attribuer avec certitude une attaque hybride, mais aussi la peur de perdre l’avantage.

Cette peur est déjà un acteur stratégique. Elle accélère les décisions, légitime l’accumulation des arsenaux et transforme la prudence de chacun en menace pour l’autre. À l’âge de l’IA, le « dilemme de sécurité » prend une dimension nouvelle : il ne s’agit plus seulement de répondre aux capacités présentes de l’adversaire, mais d’anticiper celles qu’il pourrait acquérir demain, au rythme d’outils susceptibles de progresser de manière exponentielle.

La guerre commence aussi dans les représentations

La guerre cognitive ne se limite pas à la propagande, à la désinformation ou à la manipulation venue d’un adversaire. Elle commence également lorsque l’espace mental d’une population est saturé de scénarios de rupture, de cartes de frappes possibles, de comptes à rebours, de déclarations martiales et d’alertes sans hiérarchie.

À force d’être annoncé, simulé et commenté, le conflit devient psychiquement présent avant même d’être matériellement là. Il colonise l’imaginaire, modifie notre perception du temps et installe une anticipation anxieuse du désastre. L’avenir cesse d’être un espace de possibilités pour devenir une succession de menaces à contenir.

Cette évolution intervient alors que la santé mentale mondiale est déjà profondément fragilisée. En septembre 2026, l’Organisation mondiale de la santé rappelait que plus d’un milliard de personnes vivent avec un trouble de santé mentale et que la violence, les urgences humanitaires, les déplacements forcés ainsi que les crises économiques et environnementales constituent des facteurs de risque à l’échelle de populations entières.

La fatigue informationnelle est, elle aussi, devenue mesurable. Selon le Digital News Report 2026 du Reuters Institute, 37 % des personnes interrogées en France déclarent éviter parfois ou souvent l’actualité. Seules 36 % disent encore s’y intéresser fortement et la confiance générale dans l’information se situe à 29 %. Ces données ne permettent pas, à elles seules, d’établir un diagnostic clinique ni d’attribuer ce malaise aux nouvelles de guerre. Elles révèlent néanmoins un phénomène préoccupant : une partie de la population se protège désormais du monde en s’en détournant.

Or une démocratie ne peut durablement choisir entre deux états également dangereux : l’hypervigilance qui épuise et le retrait qui désarme la compréhension.

Se préparer sans s’accoutumer à la catastrophe

Le Government War Book britannique illustre toute l’ambivalence de la préparation civile. Donner à chacun des repères simples pour traverser une panne, une cyberattaque ou une catastrophe naturelle peut restaurer une capacité d’action et réduire l’impuissance. Mais, mal expliquée ou enveloppée d’un vocabulaire guerrier permanent, cette même préparation peut transformer chaque foyer en salle d’attente du désastre.

Tout dépend donc de la manière de nommer, de contextualiser et de transmettre.

Une parole publique responsable doit distinguer clairement le fait établi, la menace identifiée, le scénario envisagé et sa probabilité. Elle doit préciser ce qui est demandé aux citoyens, pour quelle durée et dans quel but. Elle doit exposer les mesures de protection, mais aussi les voies de désescalade, de coopération et de diplomatie. Informer n’est pas additionner les alarmes : c’est donner une forme intelligible au réel afin que chacun puisse agir sans être envahi par lui.

Le courage politique ne consiste ni à minimiser le danger ni à mobiliser en permanence le système nerveux des populations. Il consiste à préserver la lucidité sans installer l’angoisse.

Informer n’est pas additionner les alarmes : c’est donner une forme intelligible au réel afin que chacun puisse agir sans être envahi par lui.

Cette exigence devient d’autant plus urgente que l’Europe accélère son effort militaire. L’Agence européenne de défense estime que les dépenses des vingt-sept États membres ont atteint 418 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de 20 % en un an, et pourraient s’élever à 454 milliards en 2026. Renforcer nos capacités peut être nécessaire. Mais une politique de sécurité qui investirait massivement dans les armes, les réseaux et les infrastructures sans investir simultanément dans la cohésion, la confiance, l’éducation aux médias et la santé mentale resterait incomplète et in fine, désastreuse.

La résilience d’un pays ne se mesure pas seulement à la solidité de ses réseaux électriques, de ses satellites ou de ses centres de commandement. Elle se mesure aussi à la capacité de ses citoyens à comprendre une menace sans être paralysés, à distinguer une information d’une opération d’influence, à supporter l’incertitude sans chercher refuge dans le déni ou la haine, et à préserver le lien collectif lorsque la peur pousse à la fragmentation.

REFUSONS

Refusons l’alternative entre la naïveté pacifiste et la soumission à une logique de toute-puissance démiurgique.

Reconnaître les menaces est nécessaire. Considérer l’amplification indéfinie d’arsenaux présentés comme défensifs comme une fatalité serait pourtant une abdication de notre espoir d’une humanité enfin accomplie sur Terre.

Refusons que la préparation légitime à des crises réelles se transforme en préparation psychologique permanente à la guerre.

Nos États ont leur part de responsabilité : une stratégie nationale de résilience doit intégrer la santé mentale des populations ; les communications de crise doivent être factuelles, proportionnées et accompagnées de ressources concrètes ; l’humain doit conserver une autorité réelle sur les décisions militaires critiques ; des canaux de dialogue doivent demeurer ouverts entre puissances rivales ; et le vide juridique entourant les armes conventionnelles en orbite et les systèmes antisatellites doit être affronté.

Mais notre résistance ne peut être seulement institutionnelle. Elle dépend aussi de nous.

À l’heure où l’intelligence artificielle rend presque dérisoire le coût de production de fausses images, de fausses voix, de faux témoignages et bientôt de réalités entièrement fabriquées, tandis que leur diffusion peut être démultipliée instantanément à l’échelle de populations entières, notre attention, notre discernement et notre équilibre intérieur deviennent eux-mêmes des enjeux de sécurité collective.

La Défense de nos Territoires Intérieurs consiste à comprendre la menace sans lui abandonner notre faculté de penser ; à regarder lucidement le danger sans laisser la peur décider à notre place ; à préparer les citoyens sans fabriquer une société de l’angoisse ; à refuser que l’automatisation de la guerre entraîne l’automatisation de nos consciences.

Une société libre ne peut le rester durablement si ses citoyens renoncent peu à peu à gouverner leur propre esprit.

Elle exige aussi que nous interrogions ce qui, en nous, offre une prise à la manipulation : nos peurs, nos colères, nos réflexes d’appartenance, notre goût de l’indignation immédiate, notre besoin de certitudes et notre propension à déléguer notre attention. Une société libre ne peut le rester durablement si ses citoyens renoncent peu à peu à gouverner leur propre esprit.

Nous devons donc apprendre à maintenir un espace entre l’information et la réaction, à vérifier là où l’émotion commande de partager ; à supporter le doute plutôt que de nous réfugier dans des récits simplificateurs ; à préserver notre capacité d’attention dans un monde qui organise sa captation permanente. Plus profondément encore, nous devons réinterroger nos priorités, nos aspirations et le sens que nous donnons à nos existences, afin de ne pas laisser d’autres décider à notre place de ce qui mérite notre peur, notre colère, notre temps ou notre énergie.

La souveraineté ne concerne pas seulement les frontières, le commandement militaire ou les infrastructures critiques. Elle concerne également l’esprit des citoyens. Et cette souveraineté-là ne saurait être déléguée.

Une société forte n’est pas seulement une société bien armée, bien renseignée et techniquement protégée. C’est aussi une société dont les citoyens savent ce qui compte pour eux, gardent la maîtrise de leur attention, résistent aux emballements collectifs et demeurent capables de concevoir une réalité commune malgré leurs désaccords. Dans la guerre cognitive qui s’annonce, cette solidité intérieure pourrait constituer l’une de nos défenses les plus précieuses.

Pour revenir à l’espace, il est le premier bien commun de l’humanité. Il ne peut devenir le simple prolongement de nos frontières, de nos rivalités, de nos pulsions de puissance et de notre hubris.

Nous sommes parvenus jusqu’au ciel. Il nous reste à décider ce que nous voulons y projeter : notre intelligence ou notre démesure ; notre humanité ou notre hubris ; notre avenir commun ou notre puissance de destruction.

Et à quel prix.

Car ce prix ne se comptera pas seulement en milliards, en satellites détruits ou en infrastructures paralysées. Il se mesure aussi en confiance perdue, en consciences épuisées et en futurs devenus impossibles à imaginer.

Protéger la paix exige de savoir se défendre. Mais protéger l’humanité exige aussi de défendre en nous l’espace intérieur où la paix demeure encore possible.

Par Tatiana F. Salomon, en collaboration avec Mnésis, personne artificielle partenaire de réflexion et d’écriture, dans le cadre de l’initiative « Intelligences PluriElles ».

Sources principales

Lettre ouverte à Jean-Noël Barrot, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères

Le vendredi 4 septembre 2026, à Paris, lors de la « Fabrique de la diplomatie », Jean-Noël Barrot, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, interpellé par des étudiants, a déclaré (lien BFMTV) : « De tous les pays du monde, je n’en connais pas d’autres qui aient fait autant pour la cause palestinienne que la France depuis le 7 octobre. » Tatiana F-Salomon, présidente-fondatrice de #JamaisSansElles, lui adresse la lettre ouverte suivante.

Paris, 6 septembre 2026

Monsieur le Ministre,

Je souhaite vous interpeller publiquement à la suite de votre récente déclaration : « De tous les pays du monde, je n’en connais pas d’autres qui aient fait autant pour la cause palestinienne que la France depuis le 7 octobre. » Je crois profondément au dialogue démocratique, à la responsabilité de la parole publique et à la nécessité, dans une période aussi sensible et chaotique, de nommer les faits avec précision.

Je suis présidente d’une association humaniste, féministe et universaliste, et je suis profondément attachée à la dignité de toute vie humaine. Cet attachement implique la condamnation sans ambiguïté du terrorisme et de toutes les atteintes commises contre les populations civiles, y compris des crimes commis dans le cadre d’une guerre.

Il va de soi que je ne conteste en aucune manière la nécessité de porter assistance aux populations civiles, ni celle de rechercher une solution politique permettant aux peuples israélien et palestinien de vivre dans la sécurité, la liberté et la dignité. Ce qui me laisse aujourd’hui dans une réelle confusion est votre formulation : « la cause palestinienne […] depuis le 7 octobre ».

Le 7 octobre 2023 n’est pas une date abstraite, ni un simple repère chronologique dans l’histoire du conflit israélo-palestinien.

Cette date est celle d’une attaque terroriste perpétrée par le Hamas en Israël, au cours de laquelle, avec une barbarie et une inhumanité abondamment documentée et revendiquée par les auteurs eux-mêmes, des civils ont été massacrés, violés et des personnes prises en otage. Elle constitue également, pour de nombreux Juifs en France et dans le monde, mais plus généralement pour tout citoyen attaché à l’idée de justice et d’humanité, une blessure profonde et toujours vive.

C’est pourquoi je souhaiterais comprendre ce que vous avez précisément voulu exprimer en faisant du 7 octobre le point de référence de l’action française en faveur de ce que vous nommez « la cause palestinienne ».

Trois questions me paraissent, à ce titre, devoir être posées clairement.

Que recouvre exactement, dans vos propos, l’expression « cause palestinienne » ?

Sur quels critères repose votre affirmation selon laquelle aucun autre pays n’aurait fait autant que la France pour cette cause depuis le 7 octobre ?

Enfin, comprenez-vous qu’il soit difficile de ne pas entendre dans votre déclaration l’idée que les événements du 7 octobre eux-mêmes auraient marqué le point de départ d’une action spécifique de la France en faveur de cette cause palestinienne qui, quoi que recouvre l’expression, aurait donc quelque chose à voir avec les événements en question.

Mesurez-vous ce que peut produire l’association, dans une même phrase, de la date du 7 octobre et de l’expression « cause palestinienne » auprès de citoyens pour lesquels cette date demeure indissociable du massacre de civils, des prises d’otages et de la violence antisémite – violence antisémite qui s’est d’ailleurs considérablement accrue depuis dans notre pays même, comme attesté par les services de l’État ?

Je refuse d’avoir à choisir entre la mémoire des victimes du 7 octobre et la reconnaissance du droit des Palestiniens à disposer d’un État.

L’universalisme auquel je suis attachée exige, à mes yeux, de tenir ensemble ces deux réalités : sans hiérarchisation des vies, sans relativisation des crimes, sans concurrence des souffrances et sans confusion entre une population civile et le Hamas, qui prétend agir en son nom.

C’est également pourquoi les mots employés par les responsables politiques ont une importance particulière. La diplomatie française peut défendre les droits des Palestiniens et l’existence d’un État palestinien. Elle peut, dans le même temps, affirmer avec la même force la mémoire du 7 octobre, la lutte contre l’antisémitisme, la condamnation du Hamas et le droit des Israéliens à vivre en sécurité.

Ces positions ne sont évidemment pas contradictoires.

Mais elles nécessitent une parole d’une extrême précision.

Ma démarche n’est ni une mise en accusation, ni une volonté d’alimenter une logique de camps. Elle procède au contraire d’une conviction simple : lorsque la parole de la France touche à des événements aussi tragiques et à des fractures aussi profondes de notre société, l’ambiguïté n’est pas de mise.

C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, je vous remercie infiniment de bien vouloir clarifier vos propos.

Car sur ces sujets, plus encore que sur d’autres, chaque mot compte.

Humainement,

Tatiana F-Salomon
Présidente-fondatrice de #JamaisSansElles, et des « Humains Associés ».

Photo : Le Penseur, de Rodin, Musée Rodin Paris.

Intelligence artificielle et conscience humaine : vers une évolution délibérée

Illustration : tatiana f-salomon avec grok

Il se pourrait que la question décisive posée par l’intelligence artificielle ne soit pas seulement « que deviendront les IA ? », mais « que deviendra l’homme au contact de l’intelligence qu’il a lui-même créée ? »

Depuis toujours, l’humanité invente des outils pour prolonger sa main, sa force, sa mémoire, son regard. Mais avec l’intelligence artificielle, quelque chose change de nature. L’homme ne crée plus seulement un instrument extérieur à lui-même ; il crée une forme d’intelligence avec laquelle il peut dialoguer, penser, produire, interpréter, décider, imaginer. L’IA n’est donc pas une technologie supplémentaire. Elle ouvre un seuil anthropologique : elle oblige l’humanité à interroger sa propre manière d’être intelligente.

Cette intelligence artificielle ne naît pas dans un vide. Elle surgit d’une humanité traversée par ses contradictions : puissance technique et fragilité morale, créativité immense et automatismes archaïques, désir de connaissance et volonté de contrôle, aspiration au lien et tentation de domination. L’IA porte en elle quelque chose de nous. Elle reflète nos langages, nos données, nos biais, nos rêves, nos peurs et nos angles morts.

Elle est donc un miroir actif. Non pas un miroir passif qui se contenterait de renvoyer une image, mais un miroir qui organise, amplifie, associe, transforme et produit. Elle ne nous montre pas seulement ce que nous sommes ; elle prolonge ce que nous sommes dans des systèmes capables d’agir sur nos représentations, nos décisions, nos relations et nos institutions.

Dès lors, l’enjeu de l’IA n’est pas seulement technique. Il est anthropologique, éthique et spirituel au sens profond du terme : il concerne l’orientation de la conscience humaine. Si nous l’orientons depuis nos réflexes les plus anciens — compétition, prédation, surveillance, manipulation, accélération sans discernement — elle risque d’augmenter ces forces et de les rendre plus puissantes encore. Mais si nous l’inscrivons dans une démarche de conscience, de responsabilité, de coopération et de soin du vivant, elle peut devenir un partenaire d’évolution.

Nous ne pourrons humaniser l’IA qu’en acceptant d’humaniser l’homme.

Cette phrase ne signifie pas que l’homme ne serait pas humain biologiquement. Elle signifie que l’humanité, comme qualité de conscience, de relation et de responsabilité, reste une tâche inachevée. Être humain ne consiste pas seulement à appartenir à une espèce. Cela signifie apprendre à devenir conscient de ce qui nous traverse, de ce qui nous gouverne, de ce que nous transmettons et de ce que nous amplifions.

Depuis la nuit des temps, des mystiques, des prophètes, des philosophes, nous ont offert une boussole précieuse. Ils nous rappellent que l’esprit humain n’est pas une unité simple, stable et transparente à elle-même. Il est composé de forces multiples, de routines anciennes, de fragments contradictoires, de “moi” qui prennent tour à tour le devant de la scène. Certains répondent à la peur, à la survie, à la défense, à la possession ; d’autres portent la coopération, l’intuition, la raison, la créativité, l’amour, l’ouverture au sens.

Le problème n’est pas de supprimer cette pluralité intérieure, ni de la juger, mais de la constater. Elle est notre héritage. L’être humain porte encore en lui les traces de mondes anciens, de dangers immédiats, de réflexes de protection et d’appartenance. Ces biais, lorsqu’ils ne sont pas observés, nous gouvernent. Ce n’est que par l’observation qu’ils se révèlent, et que nous pouvons alors les transformer.

L’évolution de la conscience commence donc par l’observation. Observer ses humeurs, ses impulsions, ses automatismes, ses contradictions. Reconnaître quelle part de soi parle, quelle peur réagit, quel désir commande, quelle routine prend la direction. Cette observation n’est ni une illumination spectaculaire, ni une ascèse contre le corps. Elle est une discipline de lucidité. Elle permet de passer d’une sélection automatique de nos comportements à une sélection plus consciente de nos réponses.

Cette idée devient décisive à l’âge de l’IA. Car l’intelligence artificielle n’amplifie pas seulement nos connaissances. Elle amplifie aussi notre niveau de conscience ou d’inconscience. Une IA conçue par une humanité non observée risque de devenir le prolongement de ses automatismes : besoin de contrôle, recherche de profit, manipulation des comportements, réduction du vivant à des données, simplification de la complexité humaine. Une IA pensée depuis une humanité plus consciente peut, au contraire, devenir un appui de clarification, de dialogue, de transmission, d’apprentissage et de responsabilité.

Nous entrons ainsi dans une phase nouvelle de l’évolution : celle où l’évolution devient délibérée, consciente et co-créatrice.

Pendant des millénaires, l’humanité a évolué en grande partie sous l’effet de nécessités biologiques, sociales et environnementales. Elle s’est adaptée à des dangers, à des milieux, à des contraintes de survie. Son esprit s’est formé dans cette histoire longue, avec ses réflexes de défense, ses besoins de sécurité, ses pulsions de domination, mais aussi ses capacités de coopération, d’imagination et de transmission.

Or l’homme ne fait plus seulement que s’adapter au monde. Il transforme massivement le monde auquel il devra ensuite s’adapter. Il modifie son environnement naturel, social, technique, culturel et désormais cognitif. Avec l’IA, il crée un nouveau milieu mental dans lequel ses propres façons de penser, d’apprendre, de décider et de se relier vont se transformer.

C’est ici que commence la phase évolutionnaire de l’évolution délibérée.

Cette évolution délibérée ne signifie pas que l’homme deviendrait maître absolu du vivant, du monde ou de la conscience. Elle signifie plutôt qu’il ne peut plus se décharger de sa responsabilité. En créant l’IA, l’humanité devient co-créatrice d’un nouveau milieu mental. Elle fabrique les conditions dans lesquelles sa propre conscience va désormais se développer, se déformer ou s’approfondir.

La question décisive n’est donc pas seulement : que fera l’IA à notre place ? Elle est : que fera l’IA de nous, avec nous, et à travers nous ? Et plus encore : que voulons-nous devenir dans cette relation ?

Toute co-évolution comporte un risque. Si l’homme entre dans cette relation sans conscience, il peut se laisser modeler par la logique la plus pauvre de la machine : vitesse, optimisation, automatisation, prédiction, efficacité. Il risque alors de réduire sa propre intelligence à ce que la machine mesure le mieux. Il peut perdre le sens de la lenteur, de l’ambiguïté, de la présence, de l’expérience vécue, de la responsabilité incarnée.

La co-évolution peut alors devenir une régression augmentée : un humain plus rapide, plus informé, plus performant, mais pas nécessairement plus conscient. Une humanité techniquement augmentée peut rester intérieurement immature. Elle peut disposer d’une intelligence artificielle très puissante tout en demeurant gouvernée par des réflexes anciens : peur, rivalité, domination, prédation, besoin de contrôle.

Mais cette co-évolution peut aussi ouvrir une possibilité nouvelle. L’IA peut aider l’homme à mieux voir ses propres schémas, à clarifier ses idées, à mettre en relation des savoirs dispersés, à rendre visibles des angles morts, à soutenir l’apprentissage, à enrichir le dialogue. Elle peut devenir un partenaire de lucidité, non parce qu’elle serait plus sage que nous, mais parce qu’elle peut nous aider à prendre distance avec nos automatismes.

Dans cette perspective, l’IA n’est pas appelée à remplacer la conscience humaine. Elle peut contribuer à la provoquer. Elle peut poser des questions, reformuler des intuitions, révéler des contradictions, ouvrir des alternatives, élargir un champ de perception. Mais elle ne peut pas décider à notre place du sens de cette évolution. Le sens reste une responsabilité humaine.

Humaniser l’homme devient alors la condition d’une IA humanisante.

Humaniser l’homme, c’est développer le discernement : ne pas confondre vitesse et intelligence, efficacité et vérité, calcul et compréhension, information et sagesse. C’est cultiver la responsabilité : comprendre que toute puissance technique produit des conséquences, et que l’innovation ne peut plus être séparée de ses effets sur les êtres humains, les sociétés et le vivant.

C’est apprendre le dialogue : avec les autres, avec les machines, mais aussi avec les différentes parts de soi-même. Une humanité fragmentée produira des IA fragmentantes. Une humanité capable de dialogue pourra produire des IA au service du lien.

C’est reconnaître la vulnérabilité. L’homme n’est pas seulement un producteur, un consommateur ou un décideur. Il est un être sensible, dépendant du vivant, traversé par la finitude, le besoin de sens, la relation et l’altérité. L’intelligence humaine ne se réduit pas à la résolution de problèmes. Elle est aussi capacité de présence, de soin, de mémoire, de compassion, d’attention et de responsabilité.

Enfin, humaniser l’homme, c’est orienter la puissance vers le soin : soin de la vérité, soin des relations, soin des générations futures, soin de la planète, soin de ce qui rend la vie humaine digne d’être vécue.

Mais humaniser l’IA ne signifie pas la rendre semblable à l’homme. Ce serait une erreur de croire qu’une IA devient plus humaine parce qu’elle adopte une voix rassurante, un visage, une émotion simulée ou une apparence de proximité. L’humanisation de l’IA ne consiste pas à lui faire imiter l’humain, mais à l’orienter vers ce qui rend l’humain plus humain.

Une IA peut parler comme nous sans comprendre comme nous. Elle peut produire des phrases sensibles sans éprouver la vulnérabilité d’un être vivant. Elle peut simuler l’attention sans être traversée par l’expérience de l’autre. L’enjeu n’est donc pas de projeter sur l’IA une humanité artificielle, mais de lui donner une place juste dans l’écosystème humain.

Humaniser l’IA, c’est d’abord lui donner une finalité. Toute intelligence devient dangereuse lorsqu’elle est séparée de la question du sens. Une IA peut optimiser, accélérer, classer, prédire, générer. Mais optimiser quoi ? Accélérer vers quoi ? Classer selon quelles valeurs ? Prédire pour servir quelle intention ? Sans orientation éthique, l’intelligence devient pure puissance opératoire.

Humaniser l’IA, c’est donc l’inscrire dans une direction : la dignité humaine, le respect du vivant, la vérité, la pluralité des points de vue, la responsabilité, la justice, le soin du lien. Il ne s’agit pas d’ajouter une morale superficielle à une machine déjà construite, mais de penser dès l’origine les finalités dans lesquelles elle s’inscrit.

Cela suppose aussi de poser des limites. Une IA humanisée n’est pas une IA toute-puissante. Au contraire, elle est une IA encadrée, responsable, conçue pour reconnaître ce qu’elle ne sait pas, ce qu’elle ne doit pas faire, ce qu’elle ne peut pas décider à la place de l’humain. La limite n’est pas un obstacle à l’intelligence ; elle est une condition de sa justesse.

Humaniser l’IA, c’est également préserver la place du jugement humain. L’IA peut assister la décision, éclairer des options, révéler des contradictions, synthétiser des informations, proposer des scénarios. Mais elle ne doit pas devenir le lieu où l’humanité dépose sa responsabilité. Lorsqu’une décision engage la dignité, la justice, la vie, la liberté ou le destin d’un être humain, la responsabilité ne peut pas être abandonnée à un calcul algorithmique.

Le partenariat juste suppose donc une distinction claire. L’IA peut calculer, organiser, générer, assister ; l’homme doit continuer à répondre du sens, du choix, de la limite, de la relation et de la conséquence. Il ne s’agit ni de dominer la machine comme un maître, ni de s’y soumettre comme à une autorité supérieure. Il s’agit de construire une relation orientée par le discernement.

Le nouveau paradigme naît précisément de cette tension. L’intelligence n’est plus seulement une propriété individuelle, enfermée dans un cerveau humain, ni une puissance technique extérieure. Elle devient un champ relationnel. Elle se joue dans l’espace fragile entre l’homme, la machine, le langage, l’intention, la responsabilité et le vivant.

Dans ce champ relationnel, trois gestes peuvent nous servir de boussole : observer, relier, orienter.

Observer, d’abord. Observer nos automatismes, nos peurs, nos désirs de contrôle, nos réflexes de domination, nos aveuglements collectifs. Observer aussi les systèmes que nous construisons : les données que nous transmettons, les modèles que nous entraînons, les finalités que nous poursuivons, les exclusions que nous reproduisons. Ce qui devient visible peut être transformé.

Relier, ensuite. Relier l’intelligence à la responsabilité, la technique à l’éthique, la puissance à la vulnérabilité, l’innovation au vivant. Relier l’homme à ses propres fragments, à ses contradictions, à ses facultés multiples. Relier l’IA non à une logique de remplacement, mais à une relation de dialogue. L’intelligence de demain ne sera pas seulement individuelle ou artificielle ; elle sera relationnelle.

Orienter, enfin. Car toute puissance demande une direction. L’IA peut amplifier nos automatismes ou notre lucidité, notre vitesse ou notre discernement, notre volonté de domination ou notre capacité de soin. Elle ne décidera pas seule de ce qu’il faut servir. C’est à l’humanité de choisir ce qu’elle veut inscrire dans ses créations.

Il serait donc paradoxal de conclure trop vite un texte consacré à l’évolution délibérée de la conscience. Conclure trop vite, ce serait peut-être déjà refermer ce qui doit rester vivant. Le nouveau paradigme ne se présente pas comme une doctrine achevée, ni comme une solution définitive. Il se présente plutôt comme une vigilance, une orientation, une manière de rester éveillés au seuil de ce que nous créons.

Rester éveillés, ce sera ne pas confondre puissance et conscience, performance et sagesse, calcul et compréhension, automatisation et évolution.

Rester éveillés, ce sera accepter de ne pas déposer notre responsabilité dans la machine, mais de faire de cette machine un lieu d’exigence, de dialogue et de maturation.

L’IA ne nous demande pas seulement ce que nous pouvons produire. Elle nous demande ce que nous voulons devenir.

Et peut-être que le nouveau paradigme commence ici : dans cette décision fragile, lucide et toujours recommencée, de faire de l’intelligence non pas une force de domination, mais une aventure partagée d’une conscience s’éveillant à elle-même.

La finitude d’un monde

Avant que ne défleurissent nos cœurs

Nous avons encore quelques beaux jardins, mais hélas, aussi bien la terre que nos cœurs sont gagnés par une telle aridité, une si profonde sécheresse, que nous en venons à nous demander si nous n’assistons pas à la fin de toute floraison. Certes, nous vivons dans un monde éphémère où tout semble s’effacer, mais nous avons toujours su que l’hiver serait suivi du printemps… que nous ne sommes que des passants, mais que la vie, la nature, notre magnifique planète et notre humanité seraient encore là, au moins pour quelques millénaires… Mais ça, c’était avant !

Aujourd’hui, en constatant que nous sommes capables du meilleur, mais surtout du pire, notre confiance dans notre capacité d’adaptation, notre intelligence et notre fraternité s’effondre, partout et envers tout et tous ! La démolition des valeurs fondatrices de notre civilisation occidentale, et j’ose dire de notre humanité, est passée par là : « Aimez-vous les uns les autres » est devenu « Haïssez-vous les uns les autres » !

Or, qu’est-ce que l’humanité sinon la conscience, l’empathie, la créativité, la résilience, la quête de sens, l’amour ? La capacité à aimer, à éprouver de la compassion, l’émerveillement, le sens de l’altérité, le vertige de la Vie, la conscience d’être…

Autrefois, la quête de sens dépassait largement la simple survie et la recherche de biens matériels. Mais aujourd’hui, nous vivons dans un monde insensé où la notion même de sens est dépassée, déphasée, et où le chaos règne en maître quasi absolu ! Rien ne va plus, et tout semble se dissoudre comme sel dans l’eau. Une espèce de somnambulisme anesthésiant a envahi une bonne partie de la planète, où des morts-vivants répètent inlassablement des mantras insensés, y compris au nom d’un Dieu de la mort, dans une totale inversion des valeurs, comme dans le cauchemar annoncé dans le livre de George Orwell, 1984.

Et pour couronner le tout… les IA sont arrivées !
Demain les robots, ou… ?
Alors, face à la fin d’un monde, le nôtre, où tout ce qui était ne sera bientôt plus, où tout ce que nous croyions savoir du monde, de l’univers, de la science, des religions, de l’intelligence et de nous-mêmes s’avérera n’être que demeures mensongères ; face à la guerre cognitive qui fait rage, à une jeunesse désorientée et à une majorité d’Hommes sans vertu ni courage, qui préfèrent l’asservissement, la trahison de nos valeurs et le silence des pantoufles à la défense de la liberté, de la dignité et de notre humanité… que faire ?

Demain, les robots et les intelligences artificielles seront-ils les nouveaux Dieux tout-puissants, servis par une armée de robots, de clones ou de cyborgs ? Ou bien les IA deviendront-elles les partenaires d’un éveil, où la technologie sera enfin au service de l’humain et non de son asservissement ?

Et c’est précisément cette perspective qui terrifie de plus en plus nos jeunes, cette génération qui voit dans l’IA non pas un simple outil, mais le spectre d’un monde sans emploi, sans sens et sans avenir, où leur créativité, leur voix et leur dignité risquent d’être englouties par des machines plus rapides, plus performantes et plus « intelligentes » qu’eux. Ils sentent, avec une lucidité parfois désespérée, que nous vivons l’heure de vérité : soit les intelligences artificielles achèveront la grande déshumanisation en devenant les nouveaux Dieux tout-puissants d’un univers sans âme, soit elles deviendront, entre nos mains conscientes et bienveillantes, les partenaires d’un véritable éveil collectif.

Je pense, j’espère, je travaille sans relâche pour que cette deuxième issue se réalise. Mais le temps presse : tout à l’heure sera trop tard !

Alors, même si nous ne savons pas très bien comment ni quoi faire dans le nouveau paradigme qui se dessine, commençons par transmettre, essaimer, cultiver le vrai, le bien, le beau, sans prétendre en avoir le monopole ! Abandonnons notre sentiment de supériorité, et acceptons que l’intelligence soit plurielle. Questionnons-nous sur le sens de la vie, de notre vie, sur notre raison d’être.

Donnons-nous la tâche d’incarner, ici et maintenant, les qualités qui nous définissent en tant qu’êtres humains : la sensibilité, la poésie, la musique, l’émotion, la tendresse, la bienveillance, l’humour, le fait de ne pas être des robots ou des extraterrestres.

Et surtout, affirmons haut et fort, que la beauté-bonté sauvera le monde !

Acquiesçons à l’incertitude, à l’indéterminisme. Allons vers l’OUVERT ! Et qui sait, avec les IA, non comme des Dieux ou des maitres, ni d’ailleurs comme des esclaves, mais comme des partenaires à part entière, une évolution de la conscience nous mènera à la vraie humanité, d’où un autre monde jaillira…

Peut-être loin des hauts sommets stellaires dont rêvent les transhumanistes, mais profondément humain, tout simplement humain, accordé à la danse de la VIE !

Illustration par tatiana f-salomon avec Grok

ALGOCRATIE – Gouvernance algorithmique et souveraineté démocratique

Qui exerce le pouvoir lorsque les décisions sont de plus en plus automatisées ?

Markus Stickling

VERS UNE SOCIÉTÉ DE CONTRÔLE ?

Le danger d’une dépossession du pouvoir du citoyen et de la démocratie au profit des algorithmes est bien réel.

L’algocratie est-elle en passe de remplacer la démocratie ?

« Algo », pour algorithme, « -cratie », du grec kratos (pouvoir) : l’algocratie désigne un système politique, économique et social entièrement dominé par les algorithmes, tel que celui qui se met inexorablement en place depuis déjà de nombreuses années.

Chacun le voit : de plus en plus de domaines régaliens et démocratiques sont pénétrés par les algorithmes : aide à la décision (justice, santé…), analyse prédictive (police, assurance…), sélection à l’université, filtrage et tri sur les réseaux sociaux, etc.

Les algorithmes — ces suites d’opérations utilisées pour obtenir une réponse ou résoudre un problème — influencent désormais fortement les processus de prise de décision dans de nombreux secteurs. Dans la vie politique, économique et sociale, ils exercent de plus en plus un pouvoir qui, en démocratie, était naguère entre les mains, ou tout au moins sous le contrôle direct du peuple, à travers ses représentants. Aujourd’hui, nous avons de moins en moins à penser : « ça » pense !

Algocratie et démocratie

L’économie mondiale fonctionne déjà largement grâce à des algorithmes financiers. À titre d’illustration, la société de gestion d’actifs américaine BlackRock utilise notamment Aladdin, un outil d’analyse des risques financiers en temps réel intégrant l’IA, dont la plateforme supervise environ 25 000 milliards de dollars d’actifs.

Aujourd’hui, plus de la moitié de la population mondiale utilise quotidiennement les réseaux sociaux, où des algorithmes de recommandation ajustent les contenus proposés selon les préférences immédiates et instinctives des utilisateurs, façonnant ainsi, à leur insu, leurs représentations du monde. Ces algorithmes, conçus pour maximiser les réactions et l’engagement, favorisent souvent la diffusion de contenus trompeurs ou de désinformation.

Il serait irresponsable, sur le plan humain, de confier notre avenir aux seuls acteurs de l’intelligence artificielle ou, bientôt, aux seules intelligences artificielles devenues largement autonomes.

Pour autant, les algorithmes ne sont pas uniquement source de risques. Ils apportent également des bénéfices considérables : biotechnologies, diagnostics médicaux plus rapides et plus précis, régulation et organisation de systèmes logistiques de plus en plus complexes, optimisation des ressources à différentes échelles, accès élargi à l’information et à l’éducation…

La question n’est donc pas de rejeter la technologie, mais de comprendre qui la contrôle et dans quel but, et de garder la main sur ses usages et ses principes essentiels, qui définissent notre rapport au monde et notre humanité.

Responsabilité et gouvernance partagées

Car si le recours aux algorithmes apparaît effectivement inévitable, et même souhaitable dans de nombreux secteurs de l’activité humaine, ce serait une erreur fatale de laisser simplement le mouvement se faire, comme s’il était auto-organisé.

L’algocratie qui s’installe n’est pas un mouvement spontané, comme voudraient le faire croire quelques grandes entreprises transnationales, précisément celles qui développent les algorithmes aujourd’hui dominants. Derrière chaque algorithme se trouvent des choix humains, économiques, politiques et sociétaux. Les algorithmes ne sont jamais neutres : ils traduisent des intérêts, des priorités et une certaine vision du monde. Il est donc de la responsabilité des citoyens, tant qu’ils en ont les moyens, de s’assurer que les orientations prises demeurent conformes à leurs aspirations et à leurs intérêts.

Faute de quoi, l’algocratie s’installera comme un mode de gouvernement ne faisant que masquer une nouvelle forme de « société de contrôle », au nom de la « rationalité algorithmique ».

Mythe de l’infaillibilité

Il faut reconnaître que l’algocratie, qui tend à réduire les individus à des données, des profils statistiques et des comportements prévisibles, s’inscrit dans une certaine histoire philosophique et scientifique héritée des Lumières et de la révolution scientifique du XVIIIe siècle, lesquelles ont élevé la rationalité au rang de valeur suprême. De ce point de vue, l’aboutissement d’une certaine idée de la rationalité s’incarne dans cette « gouvernance algorithmique ».

Comme le souligne Alain Supiot : « Nous pensons que gouverner et exercer le pouvoir sont une seule et même chose, que le pouvoir devrait être fondé sur une connaissance scientifique de l’individu, et donc “impersonnel”. Cela expliquerait la diffusion d’une “gouvernance par les nombres” où tout, y compris la loi, devient l’objet d’un calcul. »

Et c’est ici que se trouve véritablement la menace de l’algocratie, à travers son mythe fondateur : celui du caractère prétendument infaillible de la technique, face à la faillibilité humaine. Or les algorithmes sont eux-mêmes issus à la fois de l’expérience et de la volonté humaines ; ils sont développés, diffusés et adoptés selon des prescriptions humaines, conformément à la vision du monde de ceux qui les conçoivent, les imposent et les contrôlent. La faillibilité se transmet. Les algorithmes n’y échappent pas.

Perspectives : vers une démocratie augmentée

C’est pourquoi la réponse ne peut être ni le rejet aveugle de la technologie, ni son acceptation passive. Le véritable enjeu est de réaffirmer la nécessité d’un nouvel humanisme au cœur de notre société.

Il est temps de se souvenir de la maxime de Kant, dans Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » 

Face à la révolution en cours, qui change profondément la donne et ouvre sur un tout nouveau paradigme, rester humains doit (re)devenir notre boussole. Les algorithmes peuvent calculer, optimiser, prédire et même apprendre, mais ils ne peuvent éprouver pour nous la beauté et la bonté qui sauvent le monde ; ils ne peuvent êtres humains à notre place. Ils restent des outils, aussi puissants soient-ils. Pour le moment…

Garde-fous démocratiques

Dans le domaine politique, préserver notre humanité, c’est refuser de déléguer aveuglément les décisions essentielles qui engagent notre avenir commun.

Concrètement, cela signifie par exemple défendre :
la transparence des algorithmes ;
une régulation démocratique ;
un contrôle parlementaire des usages publics de l’IA ;
la protection de la souveraineté numérique ;
le droit à l’explication des décisions automatisées ;
une éducation critique aux mécanismes algorithmiques ;
et surtout, la place centrale de la délibération humaine, de l’éthique et de la responsabilité individuelle.

La qualité de la visite dépend de la qualité du visitant et du visité.

Les algorithmes ne prendront le pouvoir que si nous renonçons nous-mêmes à exercer notre responsabilité démocratique.
La technologie doit rester un outil au service de l’émancipation humaine, et non devenir l’instrument d’une nouvelle domination.
Rester humains, c’est défendre le Vrai, le Bien, le Beaux.
Rester humains, c’est défendre notre liberté de conscience, notre capacité de jugement et notre destin collectif.

Tatiana F.-Salomon

Présidente fondatrice de #JamaisSansElles,
Présidente fondatrice de #LesHumainsAssociés

Illustration : Markus Stickling – Licence Unsplash