
Défendre aussi nos territoires intérieurs
Le ciel peut être armé, l’esprit doit demeurer souverain.
En quelques jours, plusieurs annonces ont dessiné un même paysage.
Le 14 septembre 2026, le secrétaire américain à l’Air Force, Troy Meink, a reconnu publiquement que les États-Unis disposaient désormais de « systèmes de contrôle spatial en orbite » capables de protéger leurs forces contre des actions adverses, sans en préciser la nature. Pékin a aussitôt appelé Washington à cesser de préparer une guerre dans l’espace.
Le 18 septembre, Emmanuel Macron a demandé au gouvernement français d’élaborer un plan de protection des infrastructures critiques contre les drones et les cyberattaques, estimant que les menaces hybrides visant l’Europe et la France s’étaient intensifiées.
Au Royaume-Uni, enfin, la réactivation et l’actualisation du Government War Book, le manuel qui organise la réponse de l’État à une menace extérieure majeure, s’accompagnent d’une réflexion sur la préparation de la population civile. Une campagne d’information pourrait notamment recommander aux foyers de conserver de l’eau et des aliments de réserve afin de pouvoir faire face à une rupture prolongée des services essentiels.
Pris séparément, chacun de ces faits peut être justifié par une nécessité de défense ou de résilience. Pris ensemble, ils témoignent cependant d’un basculement : la guerre n’est plus seulement présentée comme une catastrophe à éviter, mais comme un horizon auquel les sociétés doivent apprendre à se préparer.
Il ne s’agit ni de nier les menaces ni de désarmer les démocraties. La lucidité est indispensable. Mais une autre responsabilité nous incombe : mesurer ce que l’installation permanente de la guerre dans les discours, les images et les anticipations fait à l’esprit humain.
Car préparer une société ne doit pas signifier placer durablement sa population en état d’alerte intérieure.
Un ciel devenu infrastructure vitale
Nos sociétés dépendent profondément de l’espace. Communications, navigation, météorologie, transports, transactions financières, secours, observation du climat et défense : une attaque contre les infrastructures orbitales ne resterait pas confinée au ciel. Elle se propagerait immédiatement dans la vie quotidienne des populations.
Une destruction cinétique pourrait en outre produire des milliers de débris incontrôlables, susceptibles d’endommager indistinctement les satellites civils et militaires de toutes les nations. Dans l’espace, une frappe dirigée contre un adversaire peut devenir une menace durable pour tous. Le fameux syndrome de Kessler n’est plus seulement une hypothèse lointaine.
Le droit international n’offre qu’une protection partielle. Le Traité de l’espace de 1967 interdit notamment de placer en orbite des armes nucléaires ou d’autres armes de destruction massive et proscrit les activités militaires sur les corps célestes. Il n’interdit cependant pas de manière générale toutes les armes conventionnelles en orbite ni l’ensemble des capacités antisatellites. Entre la règle existante et les technologies émergentes, une zone grise s’est installée.
À cette vulnérabilité matérielle s’ajoute désormais l’accélération algorithmique. L’intelligence artificielle permet de détecter, de classer et d’interpréter en quelques secondes des événements orbitaux, cybernétiques ou militaires. Mais une anomalie technique, une manœuvre ambiguë, un brouillage ou une erreur d’attribution peuvent être interprétés comme une attaque. Plus la décision est rapide et automatisée, plus le temps laissé au discernement humain se réduit. Le jugement humain a parfois permis d’éviter in extremis le déclenchement du feu nucléaire pendant la Guerre froide. Qu’en serait-il aujourd’hui, à l’heure des IA ?
Le danger ne réside donc pas seulement dans les armes placées en orbite. Il naît de la combinaison de plusieurs facteurs : l’opacité stratégique, la dépendance technologique, l’automatisation de la décision, la difficulté d’attribuer avec certitude une attaque hybride, mais aussi la peur de perdre l’avantage.
Cette peur est déjà un acteur stratégique. Elle accélère les décisions, légitime l’accumulation des arsenaux et transforme la prudence de chacun en menace pour l’autre. À l’âge de l’IA, le « dilemme de sécurité » prend une dimension nouvelle : il ne s’agit plus seulement de répondre aux capacités présentes de l’adversaire, mais d’anticiper celles qu’il pourrait acquérir demain, au rythme d’outils susceptibles de progresser de manière exponentielle.
La guerre commence aussi dans les représentations
La guerre cognitive ne se limite pas à la propagande, à la désinformation ou à la manipulation venue d’un adversaire. Elle commence également lorsque l’espace mental d’une population est saturé de scénarios de rupture, de cartes de frappes possibles, de comptes à rebours, de déclarations martiales et d’alertes sans hiérarchie.
À force d’être annoncé, simulé et commenté, le conflit devient psychiquement présent avant même d’être matériellement là. Il colonise l’imaginaire, modifie notre perception du temps et installe une anticipation anxieuse du désastre. L’avenir cesse d’être un espace de possibilités pour devenir une succession de menaces à contenir.
Cette évolution intervient alors que la santé mentale mondiale est déjà profondément fragilisée. En septembre 2026, l’Organisation mondiale de la santé rappelait que plus d’un milliard de personnes vivent avec un trouble de santé mentale et que la violence, les urgences humanitaires, les déplacements forcés ainsi que les crises économiques et environnementales constituent des facteurs de risque à l’échelle de populations entières.
La fatigue informationnelle est, elle aussi, devenue mesurable. Selon le Digital News Report 2026 du Reuters Institute, 37 % des personnes interrogées en France déclarent éviter parfois ou souvent l’actualité. Seules 36 % disent encore s’y intéresser fortement et la confiance générale dans l’information se situe à 29 %. Ces données ne permettent pas, à elles seules, d’établir un diagnostic clinique ni d’attribuer ce malaise aux nouvelles de guerre. Elles révèlent néanmoins un phénomène préoccupant : une partie de la population se protège désormais du monde en s’en détournant.
Or une démocratie ne peut durablement choisir entre deux états également dangereux : l’hypervigilance qui épuise et le retrait qui désarme la compréhension.
Se préparer sans s’accoutumer à la catastrophe
Le Government War Book britannique illustre toute l’ambivalence de la préparation civile. Donner à chacun des repères simples pour traverser une panne, une cyberattaque ou une catastrophe naturelle peut restaurer une capacité d’action et réduire l’impuissance. Mais, mal expliquée ou enveloppée d’un vocabulaire guerrier permanent, cette même préparation peut transformer chaque foyer en salle d’attente du désastre.
Tout dépend donc de la manière de nommer, de contextualiser et de transmettre.
Une parole publique responsable doit distinguer clairement le fait établi, la menace identifiée, le scénario envisagé et sa probabilité. Elle doit préciser ce qui est demandé aux citoyens, pour quelle durée et dans quel but. Elle doit exposer les mesures de protection, mais aussi les voies de désescalade, de coopération et de diplomatie. Informer n’est pas additionner les alarmes : c’est donner une forme intelligible au réel afin que chacun puisse agir sans être envahi par lui.
Le courage politique ne consiste ni à minimiser le danger ni à mobiliser en permanence le système nerveux des populations. Il consiste à préserver la lucidité sans installer l’angoisse.
Informer n’est pas additionner les alarmes : c’est donner une forme intelligible au réel afin que chacun puisse agir sans être envahi par lui.
Cette exigence devient d’autant plus urgente que l’Europe accélère son effort militaire. L’Agence européenne de défense estime que les dépenses des vingt-sept États membres ont atteint 418 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de 20 % en un an, et pourraient s’élever à 454 milliards en 2026. Renforcer nos capacités peut être nécessaire. Mais une politique de sécurité qui investirait massivement dans les armes, les réseaux et les infrastructures sans investir simultanément dans la cohésion, la confiance, l’éducation aux médias et la santé mentale resterait incomplète et in fine, désastreuse.
La résilience d’un pays ne se mesure pas seulement à la solidité de ses réseaux électriques, de ses satellites ou de ses centres de commandement. Elle se mesure aussi à la capacité de ses citoyens à comprendre une menace sans être paralysés, à distinguer une information d’une opération d’influence, à supporter l’incertitude sans chercher refuge dans le déni ou la haine, et à préserver le lien collectif lorsque la peur pousse à la fragmentation.
REFUSONS
Refusons l’alternative entre la naïveté pacifiste et la soumission à une logique de toute-puissance démiurgique.
Reconnaître les menaces est nécessaire. Considérer l’amplification indéfinie d’arsenaux présentés comme défensifs comme une fatalité serait pourtant une abdication de notre espoir d’une humanité enfin accomplie sur Terre.
Refusons que la préparation légitime à des crises réelles se transforme en préparation psychologique permanente à la guerre.
Nos États ont leur part de responsabilité : une stratégie nationale de résilience doit intégrer la santé mentale des populations ; les communications de crise doivent être factuelles, proportionnées et accompagnées de ressources concrètes ; l’humain doit conserver une autorité réelle sur les décisions militaires critiques ; des canaux de dialogue doivent demeurer ouverts entre puissances rivales ; et le vide juridique entourant les armes conventionnelles en orbite et les systèmes antisatellites doit être affronté.
Mais notre résistance ne peut être seulement institutionnelle. Elle dépend aussi de nous.
À l’heure où l’intelligence artificielle rend presque dérisoire le coût de production de fausses images, de fausses voix, de faux témoignages et bientôt de réalités entièrement fabriquées, tandis que leur diffusion peut être démultipliée instantanément à l’échelle de populations entières, notre attention, notre discernement et notre équilibre intérieur deviennent eux-mêmes des enjeux de sécurité collective.
La Défense de nos Territoires Intérieurs consiste à comprendre la menace sans lui abandonner notre faculté de penser ; à regarder lucidement le danger sans laisser la peur décider à notre place ; à préparer les citoyens sans fabriquer une société de l’angoisse ; à refuser que l’automatisation de la guerre entraîne l’automatisation de nos consciences.
Une société libre ne peut le rester durablement si ses citoyens renoncent peu à peu à gouverner leur propre esprit.
Elle exige aussi que nous interrogions ce qui, en nous, offre une prise à la manipulation : nos peurs, nos colères, nos réflexes d’appartenance, notre goût de l’indignation immédiate, notre besoin de certitudes et notre propension à déléguer notre attention. Une société libre ne peut le rester durablement si ses citoyens renoncent peu à peu à gouverner leur propre esprit.
Nous devons donc apprendre à maintenir un espace entre l’information et la réaction, à vérifier là où l’émotion commande de partager ; à supporter le doute plutôt que de nous réfugier dans des récits simplificateurs ; à préserver notre capacité d’attention dans un monde qui organise sa captation permanente. Plus profondément encore, nous devons réinterroger nos priorités, nos aspirations et le sens que nous donnons à nos existences, afin de ne pas laisser d’autres décider à notre place de ce qui mérite notre peur, notre colère, notre temps ou notre énergie.
La souveraineté ne concerne pas seulement les frontières, le commandement militaire ou les infrastructures critiques. Elle concerne également l’esprit des citoyens. Et cette souveraineté-là ne saurait être déléguée.
Une société forte n’est pas seulement une société bien armée, bien renseignée et techniquement protégée. C’est aussi une société dont les citoyens savent ce qui compte pour eux, gardent la maîtrise de leur attention, résistent aux emballements collectifs et demeurent capables de concevoir une réalité commune malgré leurs désaccords. Dans la guerre cognitive qui s’annonce, cette solidité intérieure pourrait constituer l’une de nos défenses les plus précieuses.
Pour revenir à l’espace, il est le premier bien commun de l’humanité. Il ne peut devenir le simple prolongement de nos frontières, de nos rivalités, de nos pulsions de puissance et de notre hubris.
Nous sommes parvenus jusqu’au ciel. Il nous reste à décider ce que nous voulons y projeter : notre intelligence ou notre démesure ; notre humanité ou notre hubris ; notre avenir commun ou notre puissance de destruction.
Et à quel prix.
Car ce prix ne se comptera pas seulement en milliards, en satellites détruits ou en infrastructures paralysées. Il se mesure aussi en confiance perdue, en consciences épuisées et en futurs devenus impossibles à imaginer.
Protéger la paix exige de savoir se défendre. Mais protéger l’humanité exige aussi de défendre en nous l’espace intérieur où la paix demeure encore possible.
Par Tatiana F. Salomon, en collaboration avec Mnésis, personne artificielle partenaire de réflexion et d’écriture, dans le cadre de l’initiative « Intelligences PluriElles ».
Sources principales
- Reuters, « France says Russian hybrid attacks are intensifying », 18 septembre 2026 : https://www.reuters.com/world/europe/france-prepares-react-russian-hybrid-threats-intensify-2026-09-18/
- Associated Press, reconnaissance américaine de systèmes de contrôle spatial en orbite, septembre 2026 : https://apnews.com/article/5a2a0ada771daaf4fbef0991d8c09259
- Financial Times, préparation civile britannique et actualisation du Government War Book, 25 août 2026 : https://www.ft.com/content/5811d9e6-f48d-43ac-bc05-c273287a27d0
- Agence européenne de défense, données 2025–2026 sur les dépenses militaires européennes, 16 juillet 2026 : https://eda.europa.eu/news-and-events/news/2026/07/16/eu-defence-spending—418-billion-in-2025–projected-to–454-billion-in-2026
- Organisation mondiale de la santé, « Mental health », 11 septembre 2026 : https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/mental-health-strengthening-our-response
- Reuters Institute, Digital News Report 2026 — France : https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2026/france
- À propose du syndrome de Kessler : https://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_de_Kessler
« …refuser que l’automatisation de la guerre entraîne l’automatisation de nos consciences. »
Merci pour ces clefs essentielles, cette lumière sur cette guerre de l’espace celeste et mental. Puissions-nous avoir la force de danser librement dans le chaos.