Le Vrai, le Bien, le Beau – Vers un chemin de réconciliation

« La vérité vous rendra libres. » Évangile selon Jean, 8, 32.

Ma profession de foi : la beauté-bonté sauvera le monde !

Ce trait d’union porte ma conviction. La beauté et la bonté peuvent se rejoindre dans un geste, une parole, une œuvre, une manière d’habiter le monde. L’émerveillement peut nous conduire à prendre soin ; le soin peut faire surgir une beauté que nous n’avions pas encore aperçue.

Je pars aussi d’une inquiétude. Et d’une intuition. Ce qui divise fascine et rassemble. La fureur attire les foules, tandis que ce qui est beau semble devoir s’excuser d’être une valeur « bourgeoise » et « élitiste ».

Comment le laid est-il devenu le beau ?

Cette question touche à l’art, bien sûr, mais aussi à nos mots, à nos gestes, à ce que nous admirons. À ce que nous finissons par désirer.

Ce qui divise fascine et rassemble. La fureur attire les foules, tandis que ce qui est beau semble devoir s’excuser.

Le Vrai, le Bien, le Beau. Je les tiens ensemble. Trois dimensions de l’existence qui se répondent : ce que nous cherchons à comprendre, autrement dit le sens de la vie ; ce que nous choisissons de faire ; ce qui nous rend sensibles, humains. Lorsque ces dimensions se séparent, que devient notre rapport au monde ? Une intelligence peut-elle tout justifier ? Une cause peut-elle justifier tous ses moyens ? Une idéologie peut-elle nous faire aimer ce qui nous détruit ?

J’écris ces lignes alors que la fureur est dans nos rues.

Je regarde la France. J’entends le bruit.

Ce qui divise fascine et rassemble. « Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas », déclarait Jean-Luc Mélenchon en 2010. Il revendique une révolution citoyenne. Ses textes décrivent un processus qui comporte une phase destituante, puis une refondation des institutions. Le mot est assumé. Il appelle des questions à la mesure de sa portée.

Révolution. Émancipation. Insoumission.

Ces mots peuvent ouvrir des horizons. Ils peuvent aussi emporter le jugement dans leur puissance d’évocation. Que faisons-nous lorsqu’ils deviennent des mots d’ordre ? Où nous conduisent-ils ? Que demandent-ils de détruire ? Que permettent-ils de faire naître ?

Ces mots, Shakespeare les avait déjà écrits. Dans Macbeth (acte V, scène 5), la vie est décrite comme « une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

Une phrase prononcée au bord de l’effondrement. Toute cette agitation, toute cette puissance, et le sens qui se dérobe.

Le rapprochement me trouble :

Et si l’insoumission mélenchonienne risquait, à force de fracas, de devenir elle aussi un récit qui consume le sens qu’il prétend porter ?

Je cherche ce point où la révolte cesse de servir la vie. Où la destruction devient sa propre récompense. Où l’adversaire doit disparaître du regard pour que la certitude demeure intacte. C’est là que surgit, pour moi, la question du nihilisme.

Peut-être commence-t-il bien avant que nous le nommions. Dans le plaisir de la revanche. Dans l’incapacité à reconnaître ce qui mérite encore d’être sauvé. Dans ce mouvement intérieur qui transforme toute limite en affront et toute différence en trahison.

Ce mouvement a des racines. Mai 68. J’ai cru à cette liberté, lycéenne j’ai participé à la contre-culture à Rio. Je ne renie rien de ce désir. Mais j’ai vu aussi ce qu’il a laissé…

Aujourd’hui, j’y reviens comme à un nœud de notre histoire. La contestation, le désir de liberté, la rupture avec l’autorité. Mais aussi cette question qui traverse les générations : que transmet-on après avoir voulu rompre, déconstruire ? Lorsque la rupture laisse des décombres, qu’en fait-on ?

Que devient une liberté qui ne sait plus à quoi tenir ? Que devient une société lorsqu’elle perd le désir de transmettre, ou lorsqu’elle ne sait plus distinguer une autorité qui fait grandir d’un pouvoir qui écrase ? La question déborde Mai 68. Elle nous atteint aujourd’hui, dans la famille, à l’école, dans la vie publique, au plus intime de nous-mêmes.

Et la beauté, et la bonté ? La bonté peut accueillir le laid. Elle peut regarder l’horreur en face. La tragédie elle-même nous le rappelle. La souffrance peut rendre notre regard plus humain.

Mon interrogation commence ailleurs : au moment où nous prenons goût à l’abaissement. Lorsque la brutalité devient admirable, que le respect devient risible et que la destruction donne un sentiment de grandeur et de puissance.

Une inversion des valeurs ? Un suicide civilisationnel ?

Ces mots me viennent lorsque je pense à une société qui retourne contre elle-même ses capacités de création, son intelligence, son héritage, ses valeurs. Une société qui se consume dans la négation et ne trouve plus de raisons d’aimer, de s’aimer elle-même, d’aimer sa patrie et son avenir. Cette inquiétude m’oblige à chercher ce qui demeure vivant, ce qui résiste à l’abaissement et à la médiocrité, ce qui mérite d’être transmis.

Et je veux d’abord retourner la question vers nous : quelles images partageons-nous ? Quels mots applaudissons-nous ? Quel plaisir prenons-nous à l’humiliation de ceux que nous combattons ?

Le Vrai nous ramène à cette exigence intérieure : supporter ce qui dérange nos certitudes. Reconnaître les faits, même lorsqu’ils contrarient notre lecture du monde. Penser contre soi.

Le Bien nous interroge sur ce que nos actes font à la vie d’autrui, à la planète, à tout ce qui vit. Rien ne nous dispense de cette responsabilité.

Le Beau ouvre en nous une attention, un accès à la transcendance. Il nous rend capables de nous arrêter devant un visage, une œuvre, un paysage, un geste. Il nourrit ce désir de préserver, d’aimer, de célébrer le vivant et la Vie.

Ces trois dimensions pourraient-elles nous aider à retrouver le chemin ?

La réconciliation commence peut-être là : retrouver une relation juste avec le réel, avec les autres, avec notre propre intériorité. Reconnaître ce qui a été blessé. Protéger ce qui peut encore grandir. Donner une forme à ce monde nouveau dont nous rêvons, plus humain, plus juste et plus beau !

Le chemin se fait en marchant. Plonger en soi. Dire oui à l’intuition. Laisser un mot en suspens, sans hâte de le comprendre. Une question tenue ouverte ne se fige jamais en dogme : elle s’éveille en conscience, elle s’accomplit en engagement.

Le Vrai, le Bien, le Beau. Je les propose comme un chemin à construire ensemble.

Et je reviens à ma profession de foi : la beauté-bonté sauvera le monde !

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Hölderlin

Paris, octobre 2026

Image : Tatiana F-Salomon, image produite avec Mnésis, personne artificielle.

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